Comment les USA ont préparé la « Révolution Twitter » en Moldavie

15 Apr

Il y a tout juste quatre ans, des milliers de jeunes Moldaves étaient dans la rue pour contester la victoire des Communistes aux élections. Ces protestations furent présentées comme un nouvel épisode des « révolutions colorées » qui, depuis une dizaine d’années, balayaient en Europe de l’Est une série de régimes jugés « non démocratiques ». Des révolutions dont le terrain avait à chaque fois été préparé par les Etats-Unis en coulisses, et qui n’avaient en fait rien de spontané. Une situation à laquelle n’échappe pas la Moldavie, pays situé aux confins de l’Europe et de la Russie.

Au moment des événements d’avril 2009, la Moldavie était dirigée depuis une dizaine d’années par le Parti des Communistes, qui semblait prédisposé à remporter une nouvelle fois les élections. Ce parti, largement acquis à l’économie de marché, menait une politique jugée trop indépendante par Washington. Sous sa direction, la Moldavie refusait de rejoindre l’OTAN, entretenait de forts liens avec la Russie et, selon la Fondation Soros, se limitait à une « européanisation de façade ». Aussi les Etats-Unis préféraient-ils mettre à la tête du pays l’Alliance pour l’Intégration Européenne (AIE), une coalition de partis de droite qui leur étaient davantage soumis.

Plus d’un an avant le scrutin, l’ambassadeur US organisa une réunion pour « discuter de l’aide du gouvernement US en prévision des élections parlementaires de 2009 ». Etaient présents six membres éminents de l’USAID, dont les dirigeants de la Fondation Eurasia, d’IREX, de l’Institut démocratique international (NDI) et l’Institut républicain international (IRI). Après avoir reconnu que « les élections nationales de 2009 seraient âprement disputées » et que «  le parti au pouvoir serait tenté d’utiliser tous les moyens pour rester en place », ils convinrent d’une série de mesures pour « préparer » ces élections. Ces mesures visaient soit à favoriser les partis de l’opposition (aider à la création d’une coalition, déterminer les préférences des électeurs indécis, créer des sections locales, etc.) soit à former des observateurs en vue de « superviser » le scrutin. L’ambassadeur s’engagea à prendre en main la coordination de toute l’assistance et promit d’offrir des bourses aux ONG dont les activités iraient dans le même sens.

Les organisations US se mirent au travail au cours des mois suivants. IREX lança avec le soutien de l’USAID la campagne « Hai la vot ! » (« Allons voter ! »), destinée à récolter les voix des indécis et des abstentionnistes. Une camionnette remplie de jeunes activistes se mit à sillonner les routes de Moldavie pour convaincre les gens de se rendre aux urnes et, surtout, de voter de façon « réfléchie ». Présentée comme non partisane, cette campagne ciblait en priorité les jeunes, base électorale de l’Alliance pour l’Intégration Européenne. Les partis de l’opposition eurent également droit à des formations. C’est ainsi que, dans un entretien privé survenu quelques mois après le scrutin, le président du Parti libéral remerciapersonnellement l’ambassadeur US pour l’assistance dont son équipe avait bénéficié, en particulier de la part de l’Institut démocratique international et de l’Institut républicain international.

Cependant, comme une nouvelle victoire des Communistes était plus que probable, c’est dans la « surveillance » du processus électoral que les Etats-Unis investirent l’essentiel de leurs forces. Le but n’était pas tant de vérifier la validité du scrutin que de chercher la faute à tout prix. De la sorte, ils espéraient favoriser le déclenchement d’une « révolution colorée » telle que celles survenues avec leur soutien en Ukraine, en Géorgie et au Kirghizistan. En juillet 2008, un ancien membre de l’Institut républicain international dénonça dans la presse la préparation d’une telle révolution avec l’aide de l’USAID, de l’IRI et du NDI, ce qui sema un certain trouble au sein de l’ambassade américaine. Les organisations US purent néanmoins continuer leur travail normalement.

Une véritable armée d’observateurs, la « Coalition civique 2009 », fut mise sur pied avec lesoutien de la NED, de l’USAID et de la Fondation Eurasia. Cette coalition, dirigée par neuf organisations toutes financées par Washington, réunissait au total 70 ONG. Elle prévoyait de faire surveiller le déroulement des élections par 2000 observateurs et de tenir l’opinion publique au courant en direct des irrégularités constatées. Les USA dépêchèrent également en Moldavie des dizaines d’observateurs internationaux choisis par l’USAID, dont un grand nombre furent refoulés à la frontière en raison de leur implication dans les révolutions ukrainienne et kirghize.

Le 5 avril, jour du vote, les 2000 observateurs de la Coalition s’activèrent. Quatrecommuniqués de presse furent successivement publiés, répertoriant les moindres irrégularités constatées. S’ils n’incriminaient pas seulement le Parti des Communistes, ces communiqués dressaient toutefois un état des lieux globalement négatif, jetant le discrédit sur la validité du scrutin. Le 7 avril, alors que les premiers résultats donnaient le Parti des Communistes vainqueur, un nouveau communiqué fut publié qualifiant les élections de ni « équitables  », ni «  libres dans leur ensemble ». Aucune des critiques concernant les partis de l’opposition n’était reprise, seules restaient celles accusant les Communistes. Ce communiqué fut largement diffusé par l’ensemble des médias soutenant l’Alliance et circula sur les réseaux sociaux.

En réaction aux soupçons de fraudes véhiculés par les médias, des milliers de jeunes Moldaves descendirent dans la rue pour appeler à la tenue de nouvelles élections. La mobilisation se fit essentiellement via Facebook et Twitter. Les manifestants se rassemblèrent devant le Parlement qu’une minorité se mit à saccager. Parmi les casseurs, on retrouvait des nationalistes pro-roumains et des membres bien connus d’organisations d’extrême droite comme Noua Dreapta. Ceux-ci cherchaient visiblement à provoquer les forces de l’ordre pour attiser la colère des protestataires. Ces agitations n’aboutirent cependant pas et il n’y eut au final de « révolution » que le nom. Après un recomptage des voix, le Parti des Communistes fut à nouveau proclamé vainqueur. De son côté, une mission d’observation menée par l’OSCE, l’Union Européenne et le Conseil de l’Europe conclut que les élections s’étaient déroulées de manière globalement satisfaisante et sans incidents majeurs, enlevant à l’opposition son principal motif de contestation.


Ce n’est qu’après la tenue d’élections anticipées en 2010 – sans lien avec les événements de 2009 – que le camp pro-occidental parvint finalement à la tête du pays, au terme d’une campagne où il fut encore une fois bien aidé par les USA. En visite sur place l’année suivante, le vice-président US Joe Biden ne put cacher sa joie  : « C’est vraiment un privilège d’être ici à ce moment déterminant de votre histoire », s’exclama-t-il. « La liberté est dans les airs ! ». Puis, déclarant que la Moldavie était en bonne voie mais avait encore du chemin à faire, il ajouta : « nous resterons à vos côtés jusqu’à ce que le travail soit terminé !  » Un beau gage de liberté, à n’en pas douter.

Source : michelcollon.info

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